Fernand TRAVER (1906-1978) : Fernand Traver est né le 11 mai 1906 à Lorry-lès-Metz. Mariés en 1932, Fernand et Adèle Porotti s’installent au 3 rue Saint-Ladre à Montigny-lès-Metz. Leur fils, Maurice, naquit en 1934.

1939-1940 : De la Ligne Maginot au camp de prisonniers de guerre

Mobilisé le 22 août 1939, il découvre la guerre au sein du 160e régiment d’infanterie de forteresses avec le grade de sergent-chef. Il stationne dans la région fortifiée de la Ligne Maginot de Faulquemont avant de rejoindre la région de Boulay le 23 mai 1940, où se trouve notamment le camp du Ban-Saint-Jean (Figure 1). Son régiment se replie à partir du 13 juin vers Nancy. Fait prisonnier le 18 juin 1940 à Essey-lès-Nancy, il est ensuite interné dans le camp de prisonniers de guerre de la Caserne Blandan à Nancy (Frontstalag 160). Même si rien n’est prévu dans la convention d’Armistice au sujet de l’Alsace-Moselle, des propositions de libération des prisonniers non juifs issus de ces territoires sont effectuées dans les différents camps de prisonniers. Fernand est ainsi libéré le 25 juillet 1940, jour du rétablissement de l’emplacement de la frontière de 1871 avec l’Allemagne. Il retourne auprès de sa famille à Montigny-lès-Metz où il assure la comptabilité des cinémas de Metz.

Figure 1 – Fernand Traver en uniforme de troupes de forteresses devant le 5 rue Saint-Ladre à Montigny-lès-Metz et dans le jardin de ses beaux-parents rue Saint-Ladre (à l’arrière-plan, le gazomètre et le bâtiment du lycée actuel Jean XXIII) (Archives Michaël Landolt).

1940-1942 : Ses premiers actes de résistance

Le 15 août 1940, il participe avec son fils Maurice, tout juste âgé de six ans, à la cérémonie patriotique de la place Saint-Jacques à Metz, pourtant interdite par les autorités nazies (Figure 2). C’est son premier acte de résistance. Révolté par l’Annexion, Fernand entame alors une action continuelle d’opposition. Il conspire contre l’occupant en participant à des sabotages sur son lieu de travail, espionnant l’ennemi et en lui dérobant des documents. À Noël 1940, il connaît ses premiers démêlés avec les agents de la Gestapo pour ses relations avec les prisonniers de guerre français. Au cours de l’année 1941, Fernand entre en contact avec Simon Muller, futur président de l’Union départementale des passeurs bénévoles de la Moselle après la guerre, pour l’aider à faire passer deux prisonniers de guerre français qu’il cachait chez lui. À Novéant-sur-Moselle, Simon détourne l’attention des douaniers et des policiers en offrant une bouteille de vin, pendant que Fernand utilise le chemin qui se trouve derrière le poste de douane pour faire passer les prisonniers évadés. En 1942, il réussit aussi sans encombre à passer deux autres prisonniers de guerre évadés à la demande de Frédéric Melwig (1913-?).

Figure 2 – Photos prises par Fernand Traver le 15 août 1940 place Saint-Jacques à Metz. Sur la photo de droite, son fils Maurice alors âgé de six ans (Archives Michaël Landolt).

1942-1944 : Agent-recruteur au sein du réseau de passeur « Marie-Odile »

Après sa rencontre avec Marie-Louise Olivier née Bastien dite « Malou » (1910-?), Fernand intègre la filière mosellane du réseau « Marie-Odile » issue des Forces Françaises Combattantes en devenant agent recruteur en décembre 1942.

Ce réseau fondé dès août 1940 à Nancy par Pauline-Gabrielle de Saint-Venant dite « Marie-Odile Laroche » (1895-1945), s’étendait dans toute la France et regroupait plus de 600 agents dont environ 200 furent arrêtés et une soixantaine fusillés ou morts en déportation (Figure 3). À partir de l’arrestation à Paris de Mme de Saint-Venant, le 4 mai 1944, son gendre, le docteur Joseph-René Helluy (1911-1976), prend la tête du réseau à Nancy. Il est lui-même arrêté le 10 mai puis déporté. En plus des services de renseignements et de transport d’armes, ce groupe réalise plus de 30 000 passages à destination des maquis, de la France Libre, de l’Afrique du Nord, de la Suisse et de l’Angleterre. Le réseau prenait en charge des prisonniers de guerre français, des Alsaciens-Mosellans réfractaires à l’armée allemande (parmi eux Alphonse Barthel né en 1926, un des derniers témoins du fort de Queuleu), des Juifs, ainsi que des aviateurs alliés (plus de 300). Hébergement, habillement, convoyage et faux-papiers sont fournis par le réseau notamment par Marie-Louise Raisin. Pierre Ehrmann, un des futurs évadés du fort de Queuleu, est responsable pour la région messine du secteur Est du réseau.

Figure 3 – Schéma organisationnel du réseau Marie-Odile (Archives du Service Historique de la Défense).

À partir de décembre 1942, Fernand Traver fait passer la frontière à des prisonniers évadés et à de jeunes réfractaires qui sont ensuite pris en charge, rassemblés à Nancy puis convoyés vers Paris (une étape avant d’être acheminés dans l’Ouest, en Corrèze et dans les Pyrénées), Mâcon, Lyon, la Suisse ou plus exceptionnellement le Nord ou les Pyrénées. C’est ainsi que Jacques Martz de Metz-Queuleu, ayant pris la décision de ne pas se soumettre à l’Arbeitsdienst est transféré le 10 décembre 1943 pour rejoindre son père déjà à Aurillac. Fernand Traver et Léon Cosar vont à plusieurs reprises entre 1942 et début 1944 depuis Montigny-lès-Metz jusqu’à Trèves apporter des vivres à des prisonniers de guerre français cantonnés dans les casernes du Stalag XIID. Grâce à la complicité d’un Allemand qui exerçait la profession de coiffeur dans cette caserne, ils peuvent remettre ces vivres et organiser des évasions puis héberger et fournir les prisonniers en faux-papiers.

 1944 : La destruction du réseau par la Gestapo de Metz

Vers le 10 février 1944, Frédéric Melwig demande à Fernand s’il pouvait l’aider à faire passer un nommé Georges Demerlé qui se disait ancien adjudant de l’armée française. Celui-ci voulait se rendre dans la zone Sud. Fernand accepte et conduit l’intéressé chez « Malou ». Lorsqu’ils arrivent chez elle, cette dernière est en discussion avec le passeur Othon Giry (1912-?), auquel elle reproche de garder sur lui les adresses des jeunes gens à qui il faisait passer la frontière. Il est décidé que Georges Demerlé serait transféré trois ou quatre jours plus tard. Ce dernier présente à « Malou » un passeur nommé Ernest Schang avec qui il était prévu qu’il traverse la frontière. Quelques jours plus tard, Ernest Schang rapporte une lettre de Demerlé l’assurant que tout s’était bien déroulé. Début mars 1944, deux prisonniers évadés sont hébergés chez Fernand à Montigny-lès-Metz.

Le 18 mars 1944, le secteur mosellan du réseau Marie-Odile est anéanti par la Gestapo à la suite de l’action de deux agents du Sicherheitsdienst (SD), qui n’étaient autres qu’Ernest Schang, de son vrai prénom Émile, et Georges Demerlé, infiltrés depuis quelques mois dans la filière et qui avaient bénéficié de la confiance d’agents du réseau. L’arrestation de Fernand Traver se déroule à son domicile devant son fils, Maurice. Celui-ci, alors âgé de neuf ans, témoigne : « Je suis endormi dans mon petit lit lorsque l’on sonne. Plusieurs civils, pistolet automatique au poing, en manteau de cuir et chapeau envahissent ma chambre. Il est 5 heures du matin et le reste de l’appartement est déjà occupé. Je tremble de peur reconnaissant tout de suite la Gestapo et sachant qu’un drapeau français est caché au fin fond de ma caisse à jouets. Les policiers, me bloquent dans ma chambre, embarquent mon papa et obligent maman à rester dans sa cuisine. Au bout d’un certain temps ils me permettent de rejoindre ma maman en pleurs. Pendant qu’ils fouillent chaque recoin de l’appartement ma maman leur demande, en allemand, s’ils veulent du café ? Ils sont d’accord et maman en profite, en me faisant de gros yeux, pour brûler un morceau de papier sur la cuisinière. Moi on m’avait déjà répété de ne rien dire des messieurs qui passaient et parfois restaient quelques jours chez nous. Lorsque les policiers sont repartis j’apprends que le papier brûlé était une liste d’adresses des prisonniers évadés qui avaient été hébergés clandestinement chez nous ! ».

18 mars-20 mai 1944 : L’enfer du fort de Queuleu

Vers 9h, la voiture s’arrête au fort de Queuleu. Fernand Traver, Marie-Louise Olivier, Marie-Louise Raisin, Frédéric Melwig et son épouse, Mathilde et Jean-Pierre Thomès, Marie Pincemaille et Louis Suttor descendent de la voiture. Le numéro 916 est attribué à Fernand. Il y passe 56 jours. Un jour d’avril 1944, René Thill, un des futurs évadés du fort, qui exerçait les fonctions d’infirmier dans le camp, est conduit par un SS dans la cellule n°10 pour y laver l’œil de Fernand : « [Il] avait le visage tuméfié, le nez enflé et le haut de son costume ensanglanté. Il avait été manifestement frappé sauvagement. ». Roger Marchal de Montigny-lès-Metz, alors affecté à la corvée de balayage au fort, témoigne également : « Dans la cellule n°10, j’ai reconnu, malgré le bandeau qu’il avait sur les yeux Monsieur Fernand Traver. À la suite des coups qu’il avait reçus, son visage était presque méconnaissable, les joues étaient boursouflées et le nez tout enflé ; sa veste était pleine de sang. » La Gestapo voulait lui faire avouer qu’il était un des responsables d’une filière de passeurs. Le 12 mai 1944, Fernand est interrogé par un agent de la Gestapo qui semblait être au courant de nombreux détails, notamment qu’il avait mangé deux morceaux de tarte chez Marie-Louise Olivier et qu’il avait laissé passer une automobile avant d’entrer chez elle, le jour où il